Je suis couchée, blottie dans un lit bien chaud et je réfléchis. Je n’arrive pas à dormir et vous invite à vous immiscer dans mes pensées. En vérité, je vous le dis, je n’ai que le goût de dire merci, mais je ne sais à qui m’adresser. Vous m’en serez donc témoins…
À qui de droit, qui que vous soyez, où que vous soyez, merci de m’avoir déposé au Québec un certain jour de juillet 1963. J’ai atterri dans un pays sans guerre. Je n’y suis pour rien. L’endroit où l’on vient au monde est la plus grande loterie de la vie. Je suis consciente d’avoir tiré un billet gagnant, sans même l’avoir acheté. Ça c’est d’la vraie chance !
Merci pour la sécurité et le silence d’une maison où ne règne ni terreur ni douleur. Un lieu où l’on peut vivre et dormir en toute confiance.
Merci pour l’eau claire, bonne à boire, qui coule du simple jet d’un robinet. Nul besoin non plus de parcourir, jour après jour, des kilomètres à pied pour boire et manger.
Merci pour l’air pur et frais qui envahit ma maison lorsque j’ouvre ma porte. Merci de voir l’amour et le respect miroiter dans le regard de mon amoureux.
Qu’ai-je fait pour profiter de tout ceci, pour vivre entourée de ces richesses inestimables ? Rien de vraiment spécial.
Québec, terre d’abondance et de paix sociale
Pourtant, quelque chose a changé au fil des ans. Je constate plus de détresse. Notre tissu social s’effiloche. Collectivement, nous avons pris conscience que tout est tellement fragile, qu’il suffit de bien peu pour que tout bascule. Que s’est-il passé ?
Je vous propose cette hypothèse à réfléchir… Jadis, il n’y a pourtant pas si longtemps, il existait dans chaque village un lieu où l’on pouvait être accueilli, à toute heure du jour et de la nuit, par une personne qui nous écoutait, qui était formée pour le faire, et ce, avec bienveillance, sans jugement ni émolument.
Chaque année, cette personne faisait le tour du village. Elle visitait chaque famille, savait lesquelles avaient besoin d’aide, lesquelles avaient les moyens d’en donner ; lançait des appels à tous pour recueillir le nécessaire au maintien d’une communauté plus juste et équitable ; jouait un rôle de médiateur et rappelait les codes d’une organisation sociale basée sur l’entraide et le partage.
Jadis, nous nous imposions tous, chaque semaine, un temps d’arrêt pour, somme toute, réfléchir ensemble, se rencontrer et échanger. Ce n’était pas parfait, loin de là. Nous en connaissons aujourd’hui les nombreux abus et les fausses histoires. Mais voilà, nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain. Moi la première. Résultat, nous nous retrouvons moins forts parce que moins unis. Plus isolés et donc plus fragilisés. Rien n’a encore remplacé cette institution. Il y a là un immense vide que nous tentons tant bien que mal de combler… visiblement sans succès.
Et moi, que puis-je faire ? Ai-je un rôle à jouer ? Un souhait à formuler pour la nouvelle année ? Je crois sincèrement que oui.
- Poursuivre mon implication bénévole sur l’île — redonner au suivant, car j’ai beaucoup reçu sans avoir eu à faire quoi que ce soit d’extraordinaire.
- Dire sincèrement merci — merci, chaque fois, à celui ou celle qui pose un geste de gentillesse, qui se donne avec passion dans son travail, qu’il s’agisse d’un professeur, du boulanger, de la personne qui me tient la porte ou de celle qui me laisse passer…
- De garder un oeil bienveillant sur les voisins qui m’entourent — Nathalie, Christian, Maxime et sa petite famille, Gilles et Ginette, Yves et Sophie – sont-ils bien ?
Le paradis dont nous sommes certains de l’existence — le seul que l’on connaisse un tant soit peu — est bien celui qui est sur Terre : le paradis terrestre. Il n’est ni au ciel, ni à la fin de nos jours. Il est ici et maintenant.
À qui de droit, merci d’avoir guidé ma vie vers cette île merveilleuse, un petit paradis. Je m’engage à prendre soin de sa faune, de sa flore et de ses habitants.
Bonne nuit ! Beaux rêves ! Joyeux Noël et heureuse année 2024 !
Sylvie Lavoie

