Marie Blouin
Les nombreuses vagues de dénonciation sur les réseaux sociaux, en particulier sur Instagram, m’inquiètent. Je ne suis pas la seule. Plusieurs articles ont été écrits sur le sujet. Le gouvernement a même réagi dernièrement à ce raz-de-marée qui déferle au Québec en rappelant qu’il y avait des ressources pour aider les victimes.
Si tôt qu’une agression sexuelle est dénoncée, une autre suit peu de temps après. C’est ce qu’a donné la révélation tapageuse de Safia Nolin à l’endroit de Maripier Morin. Vinrent celles, après coup, d’un producteur et de chanteurs talentueux. D’autres suivront éventuellement ! Ce n’est qu’une question de temps. Bien que je sois contre toute forme de violence et de harcèlement sexuel et que je félicite le mouvement #MeToo de permettre aux victimes de parler, le règlement de compte sur les médias sociaux sans passer par la justice est quand même préoccupant !
Les Bocca Di Leone en Italie
Cela me rappelle un voyage à Venise. En parcourant la ville, un guide nous avait parlé des bouches de dénonciation du palais ducal. On les appelait les Bocca Di Leone qui signifie bouches du lion. Elles servaient de boîtes aux lettres pour dénoncer des comportements inappropriés. Juste d’insérer un billet dans la petite fente de ce type de boîte aux lettres pouvait prendre des proportions démesurées pour les délinquants. Or, pour être prise un peu au sérieux, la victime devait sortir de l’ombre et signer son papier, voire même être appuyée par des témoignages qui la soutenaient. Parfois, une enquête suivait les plaintes. De telles bouches de dénonciation existaient aussi ailleurs en Italie, à Rome et à Gênes, au X1Ve siècle. C’est même de cette façon que Casanova aurait été dénoncé et emprisonné pour des gestes trop libertins.
Bien sûr, les réseaux sociaux ont du bon. Ils permettent de faire peur et de décourager les agresseurs. Ils ont aussi permis de faire avancer la solidarité chez les femmes. C’est déjà beaucoup ! Quiconque, maintenant, s’attaque à quelqu’un peut craindre d’être dénoncé et jugé sur la place publique. Mais, est-ce la seule façon et la bonne chose à faire ?
Se faire justice sur la place publique
De nos jours, la mode est de laver son linge sale en public. On rend des comptes sur les réseaux sociaux sans passer nécessairement par la justice. C’est plus rapide, l’effet se fait sentir immédiatement et la portée de son geste est tellement gigantesque. En un rien de temps, l’agresseur est démoli ; il perd tout, sa réputation et sa carrière, sans avoir eu la possibilité de s’expliquer, de s’excuser, d’être entendu et jugé par le système judiciaire. Est-ce normal, en démocratie ?
Loin de moi l’idée de cautionner les gestes scandaleux des agresseurs ; les victimes ont raison de les dénoncer. Mais de là à se faire justice soi-même, c’est vraiment une autre histoire. C’est même troublant ! J’ai l’impression qu’on retourne en arrière, du temps des boîtes de dénonciation, au X1Ve siècle, en Italie ! En même temps, ces actes traduisent une autre réalité : le manque de confiance en la justice. Est-ce pour cette raison que moins de 5 % des agressions sexuelles sont dénoncées au Québec ? Cherchez l’erreur !

