Le pont « ça a amené toutes sortes de monde. On ne se connait plus à Saint-Pierre. C’est plus comme dans le temps où c’étaient les grandes familles de cultivateurs. Là, on se connaissait. J’ai contribué à la construction du début… il fallait enlever le sable à la barrouette…on travaillait pour 35 cents de l’heure, 10 heures par jour… De chez moi, je vois le pont de l’île qui est juste derrière la maison. Ça me rappelle de bons souvenirs. Je le regarde vieillir aussi ».
C’est ainsi que Paul-Émile Plante parlait du pont en 1995.
En 1931, le gouvernement Taschereau, face à la crise économique, fait adopter la loi relative à certains ponts qui va permettre de relancer l’économie québécoise. C’est ainsi que le budget du pont est adopté après plus de 85 ans d’attente. En effet, dès 1852, un ingénieur réputé, Edward William, avait déjà tracé les plans d’un pont suspendu pour relier l’île à la terre ferme. On a mis deux ans à le construire avec des centaines d’hommes qu’on engageait… à la condition qu’ils soient de bons libéraux.
La travée centrale a été montée en hiver et on utilisa le pont de glace pour acheminer les matériaux. Lors de l’ouverture, le 6 juillet 1935, un dimanche, un habitant de Sainte-Famille se tue avec son camion en rentrant à l’île. On a alors dit pendant des années que le pont avait une malédiction et que c’était un coup du diable.
Des intellectuels de l’époque, comme Marius Barbeau ou Athanase David, ont craint que la construction du pont détruise le lieu mythique de la survivance française en Amérique.
Depuis presque 90 ans, le pont, en plus d’être vital pour l’économie, est devenu une structure emblématique pour les Québécois. Suspendu au-dessus du chenal nord, il se distingue particulièrement par sa majesté et ses qualités esthétiques qui marquent le paysage.
Maurice Duplessis, qui était alors dans l’opposition, avait dit en chambre que le pont était à l’image du gouvernement Taschereau « croche, suspendu dans le vide et près de la chute. » Effectivement, Duplessis, qui prend le pouvoir en 1936, déposera une loi protégeant l’île d’Orléans devant les énormes pressions des intellectuels qui s’opposaient à la construction du pont de peur qu’il fasse disparaître le patrimoine de l’île.
Le nouveau pont qui sera bientôt construit, comme son prédécesseur, allie élégance, esthétisme et majesté et s’intégrera dans ce paysage emblématique.
©Pierre Lahoud



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Anathase David et Marius Barbeau, comme les artistes du Bande de Beaupré, lors de leurs visites à l’île à la fin du 19e siècle, avaient raison que les transformations industrielles créent des pressions sur la vie rurale et même sur la culture francophone existante.
Quant à la forme des ponts, qu’on considère élégants, ils sont simplement issus, comme pour la belle forme de nos avions contemporains, d’une principe fondamentale de conception en ingénieurie – « la forme suit la fonction ».