L’amour, la mer, la mort et le territoire. Tous les poètes ont puisé à ces thèmes universels. Tous n’ont pas toutefois réussi le pari de toucher les cœurs, de faire vibrer par leurs mots les cordes sensibles qui s’y cachent. Félix et Tire le Coyote, eux, y sont parvenus. Par des chemins différents. Mais les deux partagent cet attachement profond aux traditions musicales québécoises de même qu’une grande sensibilité aux vicissitudes de l’amour. N’explorent-ils pas chacun à sa façon deux territoires qui se rejoignent, celui du pays et celui de l’amour ; en d’autres termes, qu’ils ont le territoire coulé dans les veines, pour reprendre l’expression de Richard Desjardins.
Demain, si la mer est docile
Je partirai de grand matin
J’irai te chercher dans une île
Celle que tu montres avec ta main – Extrait de Si la mer, de Félix Leclerc.
[…] La route du Mitan
Les oies qui squattent l’Île d’Orléans
Moi j’trouve ça beau
J’arrête de crever
Pour la journée – Extrait de Calfeutrer les failles, de Tire le Coyote.
Nous aurons des corbeilles pleines
Des roses noires pour tuer la haine
Des territoires coulés dans nos veines
Et des amours qui valent la peine – Extrait de Nous aurons, de Richard Desjardins.
Tire le Coyote et Pulsations[1]
S’il en est un à qui on pouvait offrir réceptacle aussi bien adapté que l’Espace Félix-Leclerc (EFL), c’est bien à ce poète atypique Tire le Coyote, notamment parce qu’il y règne toujours cet esprit de Félix, cette atmosphère dont on dirait qu’elle ouvre les portes à la vulnérabilité consentie, celles des artistes et des spectateurs. Disposition éminemment propice à l’écoute des textes de l’auteur-compositeur et interprète qu’il nous a offerts le 10 août dernier à l’EPFL.
Le poète semblait donc s’y trouver à l’aise pour nous offrir des chansons remplies à ras bord de métaphores surprenantes, parfois géniales. Sa musique, quant à elle, si brillamment arrangée et jouée par le pianiste et claviériste Jérôme Beaulieu, qui trempe dans le folk, emprunte aux sonorités Honky Tonk et ne rechigne pas devant quelques envolées jazzées, apporte cette simplicité et ce naturel qui ne font que porter sa parole plus haut encore.
Ton silence de monastère évoque la bombe atomique
Les angoisses d’un triangle dans un orchestre symphonique
[…] Tu veux capturer la chance malgré ton passeport expiré
Tu dis « C’pas grave, y a aucune douane sur le chemin de la liberté » – Extrait de Jolie Anne.
Quant aux textes proprement dits de ses chansons, pour peu qu’on ait quelques dispositions envers la poésie, on ne peut que remarquer le fait que Tire le Coyote voyage en hauteur tout en gardant les pieds au sol. En d’autres termes que sa pratique est à la fois terrienne et aérienne comme en témoignent certains titres de ses chansons qui vont de Chainsaw et Moissonneuse-batteuse à La couleur du vent et à Pouvoir de glace.
J’crinque ma chainsaw
Pour gonfler l’écho de notre empire
[…] Pour tailler les mots que je veux t’offrir… – Extrait de Chainsaw.
Mais à quoi bon se targuer d’être loin devant
Si personne ne s’attarde à la couleur du vent – Extrait de La couleur du vent.
Soulignons également qu’une écoute attentive, ne serait-ce que le temps d’une chanson, révèle la présence de nombreux diamants dans la matrice des poèmes chantés, ce qui nous rappelle évidemment les Gilles Vigneault, Richard Desjardins, David Goudreaut et Jeff Moran. Ces perles de langage telles, par exemple, « L’horizon s’ouvre comme une surprise / […] Sur le grand échiquier des jours » ou encore « Le rêve en jachère / Je laboure le mystère », confirment l’imagination débordante de l’artiste et une maîtrise poussée de la langue.
En première partie : Nicolas Gémus
La première partie du concert, confiée à Nicolas Gémus, ce jeune musicien ayant déjà deux albums à son actif, a constitué une entrée en matière on ne peut plus pertinente en raison de la grande sensibilité et du caractère éminemment poétique de ses textes ainsi que de la pleine maîtrise de son instrument, la guitare.
L’auteur-compositeur et interprète nous a en effet livré quelques-unes de ses compositions dont l’exécution confirme sa réputation de faire partie de la cour des grands.
[1] Pulsations est le titre du dernier album de Tire le Coyote où l’on retrouve plusieurs des chansons offertes lors de ce spectacle.
Vignette : Tire le Coyote en action à l’Espace Félix-Leclerc. ©Guillaume D.-Cyr

