Conte de Noël : Le poète sans abri

24 décembre 23 h 45. Un homme se prépare à livrer un poème sur le parvis d’une église de l’île d’Orléans. La veille, il a dormi quelques heures à peine les poings fermés sur un vieux carton près du bâtiment religieux. Comme il a le feu sacré pour son art, la poésie, il y consacre sa vie.

Son chien qui partage son espace, le fixe un long moment pendant qu’il répète à haute voix son poème avant la messe de minuit. Puis, plus l’heure avance, des insulaires arrivent et montent les marches glacées de l’église. Lorsqu’ils entendent le poète réciter son texte, ils s’arrêtent un instant pour l’écouter même s’il fait froid à faire hurler les loups.   

Chaque année, le poète est là la veille de Noël. Il sait que les gens sont fidèles au rendez-vous pour célébrer cette fête en famille. Chaque fois, ils sont charmés par ce qu’il dit car sa poésie fait du bien à l’âme. Le poète parle du bonheur, de l’amour, de l’amitié, de la vieillesse, de l’enfance, de la nature, de l’environnement…  Cette année, il a choisi de parler de la santé. Il exprime avec tendresse ce qu’il voit et ce qu’il sent en utilisant des mots simples qui touchent les cœurs.

Quand il se donne en spectacle, sa voix résonne au loin comme le chant d’une rivière. Ses gestes parlent autant que ses mots rythmés. Le poète bouge beaucoup. Ses bras pointent tantôt le ciel, tantôt la terre recouverte d’un drap blanc de neige. Même lorsqu’il vente, sa longue chevelure argentée dégage l’odeur d’un sapin. L’homme devient l’acteur de son propre théâtre. Les visages de son public éphémère rayonnent comme si un être suprême apparaissait.  Ces moments de grâce lui font oublier son statut. Il n’a pas d’abri, certes, mais il a beaucoup plus, pense-t-il, les mots pour dire, pour s’exprimer.

Les gens éblouis par sa poésie lui donnent de l’argent pour l’encourager à continuer. Avec cet argent, il pourra s’acheter de quoi à manger le jour de Noël pour lui et son chien. Il pense aussi qu’il en aura assez pour s’acheter des livres de poésie usagés. Il n’en demande pas plus pour être heureux.

Le poète a appris avec le temps à apprécier ce qu’il a, au lieu de voir ce qu’il n’a pas. Et ce qu’il a, pense-t-il, c’est la passion d’écrire pour charmer l’esprit, faire réfléchir et égayer la vie des autres. Il a surtout le privilège d’exercer son art librement.

Quand les gens sortent de l’église tout souriants et que les étoiles brillent et bougent gracieusement comme des ballerines dans le ciel, le poète est comblé. Il a l’impression que la vie lui dit merci. Il sait alors que ses mots font œuvre utile le jour de Noël. 

Le conte est illustré par une image de l’artiste Chantal Gingras de Saint-Laurent.

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