Marie Lévesque
J’ai grandi dans une maison où planaient au-dessus de la table L’Angelus et Les Glaneuses de Millet (1814-1875). Je comprenais bien les recueillements de la prière, mais j’étais intriguée du geste de ces femmes avec leurs amples vêtements. En fait, je croyais que c’était des hommes et je me disais que dans la Vieille France, il n’y avait pas beaucoup d’instruments agricoles. Mon père m’a détrompée, puis m’a expliqué le sens de ce geste de recueillir les restes des champs, une tradition rurale d’autrefois.
Durant les années 1930-1960, plusieurs de ces reproductions du peintre se retrouvaient dans la plupart des maisons rurales. Aujourd’hui, elles sont dans ma boîte de souvenirs gaspésiens. Si j’introduis ces images, c’est que je suis devenue une glaneuse d’objets dont personne ne veut et qui sont les témoins de notre siècle. En fait, je recueille des restes de civilisation pour en faire des cadeaux.
Cet été, je suis entrée en contact avec la Fondation Clermont Bonnenfant, qui ramasse des goupilles de cannettes en aluminium et les transforme en fauteuils roulants pour quelqu’un qui en a besoin. On m’a fait parvenir une revue de presse d’où je tire ces informations.
L’histoire de Clermont Bonnenfant, de la région de Longueuil, commence mal. Un accident de moto transforme à jamais la vie d’un homme de 26 ans. Avec de l’aide de ses proches, il réussit à reprendre pied, même s’il est à demi-paralysé, laissant sa démarche et son élocution en piètre état. Brièvement, il m’a dit : « je vous envoie la revue de presse ». J’ai lu avec grand intérêt son aventure d’entraide. Jusqu’en 2018, la Fondation a offert « 342 fauteuils roulants et est venue en aide à 7 754 démunis. »
Voici son concept : après une longue convalescence, M. Clermont choisit de se trouver une cause. L’idée du fauteuil roulant est apparue avec la récupération de bouts d’alu. Il a trouvé un industriel à qui il vend la matière recyclable en échange du meilleur prix, presque le double du marché; puis un fournisseur de matériel orthopédique. Depuis, il reçoit des dons de partout au Québec. « C’est le petit don de l’un et de l’autre », mentionne-t-il.
Il faut 26 poches d’avoine pour obtenir un fauteuil roulant. Pour l’instant, j’en ai environ deux poches, Il peut prendre deux ans et demi pour amasser la quantité requise. Chaque sac pèse 33 livres et contient 40 000 languettes. Il faut 86 sacs pour obtenir un fauteuil roulant électrique.
Lorsque l’on s’est parlé, je lui ai demandé si on pouvait ramasser les goupilles d’alu pour un fauteuil à l’île. Il m’a dit : « oui », sans hésitation. Et depuis ce temps, je suis devenue une glaneuse à l’île d’Orléans. Mon volontariat a aussi séduit des commerces, des organismes et la municipalité. Il y a des contenants qui attendent votre récolte de goupilles aux endroits suivants :
La Nougaterie, BMR, La boucherie Rousseau, Coiff-au-coin, le local des Aînés à Saint-Pierre, la maison des jeunes, l’auberge la Goéliche et la municipalité de Saint-Pierre. Bientôt d’autres organismes seront sollicités.
Je recueille aussi pour d’autres causes : assiettes d’alu, petites bouteilles de pilules vides sans étiquette, bouchons de plastique, attache-pain. Ces dépôts se trouvent à la municipalité de Saint-Pierre.
Merci à tous et on continue. Ainsi on va tous devenir des glaneurs des temps modernes, issus de la tradition d’entraide agricole. En complément d’inspiration, je suggère le très beau film d’Agnès Varda « Les Glaneurs et la Glaneuse ».

