Bilan de santé du Saint-Laurent

 

Le dernier bilan de santé du Saint-Laurent montre encore une fois un fleuve vulnérable. La réintroduction réussie du bar rayé en même temps que la dégradation importante des populations de bélugas et de fous de Bassan illustre bien un équilibre fragile. C’est du moins ce qu’affirme le groupe de travail Suivi de l’état du Saint-Laurent (GT-SESL) dans son dernier portrait global réalisé dans le cadre du Plan d’action Saint-Laurent 2011-2026[i]. Dans ce qui suit, nous présentons certains de ses constats et de ses conclusions.

Le Saint-Laurent est un écosystème complexe et de ce fait le GT a choisi de distinguer les caractéristiques de sa portion constituée d’eau douce (tronçon fluvial et estuaire fluvial) de celle où l’eau est saumâtre ou salée (estuaire moyen, estuaire maritime et golfe). Il a également retenu un large éventail d’indicateurs servant à évaluer les composantes du milieu que sont l’eau, les sédiments et les ressources biologiques. Voir la figure et le tableau.

Système hydrographique

 

Quelques exemples d’indicateurs de suivi de l’état du Saint-Laurent

Composantes Indicateurs (des exemples)
Eau Débit et niveau d’eau, contamination par les toxiques, paramètres chimiques et biologiques, etc.

 

Sédiments Contamination par les toxiques.

 

Ressources biologiques Communautés benthiques, planctoniques et de poissons, algues toxiques, contamination des poissons par les toxiques, population de bélugas, fous de Bassan et du grand héron, espèces envahissantes, etc.

 

Un premier constat

Dans l’ensemble, plusieurs indicateurs se sont dégradés ces dernières années (depuis 2008) dans les estuaires moyen et maritime et dans le golfe. C’est le cas notamment de la température de l’eau (en hausse), de l’oxygène dissout (en baisse) et de l’acidité (en hausse), ces trois indicateurs mesurant la santé d’un système aquatique. Notons que la hausse de l’acidité (pH) de l’eau a pour effet de rendre difficile la construction des coquilles et des squelettes des mollusques et des crustacés; la hausse du dioxyde de carbone atmosphérique, un gaz à effet de serre, n’y serait pas étrangère.

D’autres se sont maintenus à une valeur jugée intermédiaire. Comme mentionné précédemment, les populations de bélugas et de fous de Bassan ont décliné depuis 2008, passant d’intermédiaire à mauvais dans le premier cas et de bon à intermédiaire-mauvais dans le second.

En ce qui concerne le tronçon et l’estuaire fluvial, la présence de toxiques dans l’eau, dans les sédiments et dans la chair des poissons se maintient au niveau intermédiaire. Comme on pouvait s’y attendre, le corridor fluvial, surtout dans sa portion Montréal-Sorel, montre toujours, pour une bonne proportion de sites échantillonnés, des indicateurs dans le rouge (mauvais): forte teneur en phosphore et en azote, faible communauté et faible indice de santé des poissons, présence importante d’espèces envahissantes, etc. Une analyse par espèce révèle toutefois que l’esturgeon jaune et le bar rayé, dont la tendance est à l’augmentation des stocks, s’en tirent mieux que le doré jaune, la perchaude et l’anguille d’Amérique pour lesquelles la tendance est à la baisse.

Depuis plusieurs décennies, en raison de la mise en œuvre de programmes d’assainissement industriel et urbain, on a enregistré dans l’eau et les sédiments du fleuve des baisses substantielles de mercure, d’hydrocarbures de synthèse comme les pesticides, les PBC et HAP. Il n’en reste pas moins que certains secteurs du tronçon fluvial voient leurs sédiments encore très contaminés; c’est le cas notamment en aval de Montréal, dans le secteur s’étendant de Sorel au lac Saint-Pierre et aux ports de Montréal et de Québec. La situation demeure donc préoccupante, car les petits organismes qui vivent dans ces sédiments constituent le premier maillon de la chaine alimentaire en milieu marin.

Des contaminants émergents

On assiste aujourd’hui à l’émergence de nouveaux polluants. Parmi ceux-ci figurent les PBDE, utilisés comme retardateur de flammes dans plusieurs produits de consommation, et les PPSP, une catégorie renfermant les médicaments (hormones, antidépresseurs, etc.) et les produits d’hygiène et de beauté. En fait, ces polluants dits émergents ne sont pas vraiment nouveaux; c’est l’avènement de méthodes de détection plus sensibles qui les a mis au jour.

Quoi qu’il en soit, cette contamination dite émergente est en hausse même si depuis 2006 certains parmi les PBDE ont été éliminés progressivement.

Glossaire

BPC: biphényles polychlorés. Classe de composés utilisés entre autres dans les transformateurs électriques en raison de leur grande capacité de diffusion thermique et de leur stabilité à haute température. Sont reconnus comme cancérogènes probables ou, pour certains d’entre eux, cancérogène certain.

HAP: hydrocarbures aromatiques polycycliques. Certains membres de cette famille de composés sont cancérogènes et mutagènes (qui induisent des changements dans le code génétique). Produits lors de la combustion incomplète de produits organiques: carburant automobile ou industriel, bois et charbon, matières incinérées.

PBDE: polybromodiphényléthers. Groupe de composés utilisés pour ignifuger (retarder l’inflammation) les matières plastiques et les textiles. S’accumulent dans les matières grasses des animaux et des humains. Considérés comme des perturbateurs endocriniens: modification des fonctions reproductives, malformations. Retenus en partie par les systèmes de traitement des eaux usées municipales.

PPSP: produits pharmaceutiques et de soins personnels.

 

Le déclin du béluga

La population des bélugas du Saint-Laurent a décliné de 20% depuis le début des années 2000. On observe par ailleurs une augmentation continue de la mortalité des jeunes et des femelles lors de la mise bas. Cette décroissance pourrait s’expliquer, selon les spécialistes du domaine, par la diminution des réserves alimentaires comme le hareng, la contamination de leurs proies par les PBDE, notamment, et le bruit occasionné par la circulation maritime et le tourisme. Et s’ajouterait à cela un autre suspect depuis le carnage de 2008 où l’algue rouge avait décimé des milliers d’oiseaux et d’animaux marins, dont 10 bélugas. L’algue qui secrète une toxine paralysante est naturellement présente dans le fleuve, mais connaît des poussées de croissance après des pluies abondantes dans des conditions de faibles vents.

Source: Marion Spée, Nouvelles menaces sur les bélugas, Québec Science, juin-juillet 2015, p. 17.

Béluga
Photo: GREMM (Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, basé à Tadoussac).

 

Les microplastiques du Saint-Laurent

On retrouve, parmi les sédiments du Saint-Laurent, des proportions élevées de microbilles de plastique provenant vraisemblablement des cosmétiques et des produits de nettoyage. Une étude publiée en septembre 2014 par des chercheurs de McGill, montre en effet que les sédiments prélevés tout au long de la portion fluviale du Saint-Laurent renferment des microbilles dont les concentrations peuvent aller jusqu’à 1 000 unités par litre, rejoignant ainsi les sites les plus contaminés du monde. Cette présence confirmée sur l’ensemble du fleuve laisse croire à la possibilité d’ingestion par les organismes marins.

Si on ne connaît pas aujourd’hui les effets directs de ces nouveaux polluants sur les organismes vivants, on sait toutefois que ces derniers ont cette capacité de fixer à leur surface des polluants comme les BPC, ce qui ferait de ces billes des transporteurs de toxiques au sein même de ces organismes.

Certains états américains en ont interdit l’usage.

Source: Anthony Ricciardi et all., Microplastic pollution in St. Lawrence River sediments. Journal canadien des sciences halieutiques et aquatiques, 2014, 71(12): 1767-1771.

Micro Bille
De la taille d’un grain de sable, les microbilles de plastiques se distinguent nettement des autres sédiments par leur couleur. Photo: McGill, salle de presse, communiqué du 23 septembre 2014.

 

 

Les eaux dopéees!

On détecte désormais les drogues et les médicaments courants dans les eaux usées. Dans la foulée de travaux européens sur de semblables problématiques, une équipe de chercheurs québécois (UQTR et Université de Montréal) ont entrepris d’analyser les eaux usées de deux grandes villes québécoises avant qu’elles ne soient épurées. Leurs travaux révèlent, entre autres, la présence de drogues telles la cocaïne, l’ecstasy et le Fentanyl (un médicament d’ordonnance). Mais plus encore, une abondance d’antidépresseurs, d’anxiolytiques et d’hormones. Comme les eaux usées plus ou moins assainies se retrouvent dans le fleuve et que ce fleuve fournit pour plusieurs grandes villes l’eau brute qui, une fois traitée, devient «potable», une question se pose: ces drogues et médicaments parviennent-ils, intacts ou partiellement dégradés, jusqu’aux animaux marins et aux humains?

Source: Bin An Vu Van, Les eaux dopées, Québec-Science, avril-mai 2015, p. 48-49.

 

[i] Le programme Suivi de l’état du Saint‑Laurent, mis sur pied dans le cadre de l’Entente Canada‑Québec sur le Saint‑Laurent, réunit cinq partenaires gouvernementaux, soit Environnement Canada (EC), le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec (MDDELCC), le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec (MFFP), Pêches et Océans Canada (MPO) et Parcs Canada, ainsi que Stratégies Saint‑Laurent (SSL), un organisme non gouvernemental actif auprès des collectivités riveraines.

Read Previous

Vie municipale de Saint-François – Août 2015

Read Next

Autour de l’île – Édition d’août 2015

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Autour de l'île

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture