Une nouvelle génération de conteurs

 

Une nouvelle génération de conteurs - Photo: Hélène Bayard

Une nouvelle génération de conteurs est née au pavillon Saint-Laurent de l’École de l’Île d’Orléans. Ces descendants des sorciers de l’île en ont fait une éclatante démonstration vendredi dernier devant quelques parents et invités.  

L’automne dernier, en collaboration avec la bibliothèque David-Gosselin, la direction de l’école offrait aux élèves des rencontres avec des conteurs. Il n’en fallait pas plus pour éveiller la curiosité et l’intérêt des enfants qui ont repris le flambeau qu’on leur tendait et écrit eux-mêmes de merveilleux textes. Leurs compositions étaient revisitées par l’écrivaine Renée Vaillancourt Lauzière qui les aidait surtout à développer leur vocabulaire et à peaufiner le style du texte pour le rendre vivant et intéressant. De son côté, l’artiste Lucie Théberge leur a ouvert une fenêtre sur l’art en leur présentant des peintres, tels Marc Chagall, sont ils se sont inspirés pour illustrer leurs contes. 

La terre, l’eau et le feu : nos petits conteurs ont brodé sur ces trois thèmes des « légendes » inspirées de faits ayant eu lieu dans un passé pas trop lointain ici même, à l’île. Les voici. 

LA LÉGENDE DE LA TERRE 

  

La tornade des Sorciers de l’île 

Dans le joli village de Saint-Laurent, à la ferme du Patelin, vit un agriculteur nommé Robert Blouin. Ses amis, affectueusement, le surnomment Bob. Sa belle et délicieuse épouse s’appelle Véro. 

Ils ont 2 enfants, Mathieu et Camille, et un charmant petit chat : Pouding. Ils possèdent une somptueuse maison près du fleuve où ils vivent heureux et paisibles. 

Le 13 août 1913, Julie Turgeon et Bernard Levesque, anciens propriétaires de la ferme du Patelin, sont décédés tragiquement au cours d’une violente tornade. Les voisins prétendent qu’à tous les ans, à cette même date, ils  viennent hanter le champ de la ferme du Patelin. 

Le vendredi 13 août 1983, à la levée du jour, Bob se prépare à effectuer la dernière coupe de foin de la saison chaude. « Allez, venez les Sorciers !  » rigole Bob. Il grimpe sur son tracteur et se dirige vers le champ. En passant, il caresse sa belle vache Sissi la coquine qui donne, semble-t-il, un  lait onctueux. 

Et voilà la faucheuse en marche ! À midi, la charrette déborde de riche foin humide. Bob est épuisé et impatient de rentrer à la maison déguster de délicieuses crêpes. 

Au moment d’entamer son dessert, les cloches de l’église se mettent à carillonner. Bob regarde sa montre : « Pourquoi les cloches sonnent à cette heure ? » 

Il jette un coup d’œil à la fenêtre. Les branches des arbres s’agitent dangereusement. Un nuage de sable traverse la rue. 

Que se passe-t-il ? Robert se précipite à l’extérieur. La tempête fait rage. Le vent souffle à tout casser, vidant la charrette de son contenu. Le foin virevolte et tourbillonne. Bob, en colère, crie à tue-tête « Non, non, mon foin s’envole !  » 

Il court vers la grange protéger ses animaux. En y entrant, Pouding fige sur place et Sissi sort de la grange en beuglant. 

Le ciel passe au noir. Un gros tourbillon s’avance et menace. 

Les grains de sable fouettent le visage du fermier et embrouillent sa vue. 

Catastrophe ! Le cochon Merlin s’envole, frôlant Bob au passage. La voiture zigzague à travers champ. Au loin, la maison s’effondre. 

Étrangement, à l’horizon, notre homme voit se dessiner dans le foin qui tourbillonne le visage des anciens propriétaires de la ferme, le couple Turgeon-Levesque. 

Effrayé, Bob regarde le ciel. Il se laisse tomber sur le sol et réfléchit. Les paroles de son père lui reviennent : « On s’ostine pas avec les sorciers. Plie-toué au rituel et exécute leur danse, » 

Le fermier pivote 2 fois à gauche, 2 fois à droite et saute 4 fois les mains dans les airs en criant : 

Abracadabra, vent des sorciers, il est temps de quitter. 

Rapidement, comme par magie, le vent s’arrête. Robert Blouin a tout perdu : sa maison, son cochon Merlin, sa belle vache Sissi et sa récolte de foin. Il court vers ce qu’il reste de sa maison et n’y trouve personne. Mais où sont-ils ? 

Le fermier erre à droite et à gauche en criant les noms de son épouse et de ses enfants. « Nous sommes ici papa » crient les deux enfants occupés à ramasser paisiblement des bleuets dans le champ voisin. 

De la tornade, ils n’ont eu aucunement conscience. Heureusement, ce phénomène diabolique a épargné la famille Blouin. 

Depuis ce temps, les propriétaires de la ferme du Patelin ne récoltent plus les foins le 13 août.  Ils craignent de réveiller la tornade des Sorciers de l’île d’Orléans. 

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LA LÉGENDE DE L’EAU 

La mystérieuse rivière des ancêtres 

 

Le 4 septembre 2006, à Saint-Jean, sur l’île d’Orléans, une grande fête familiale se prépare à la sucrerie de Richard Blouin. Dans la cuisine, on retrouve 4 adultes de la famille Blouin et 7 enfants qui s’affairent aux préparatifs du repas. 

Étienne et William sont deux enfants de la famille. Bien qu’ils soient des cousins, les deux garçons sont très différents : Étienne est plutôt petit et mince. Ses cheveux foncés font ressortir ses yeux bleus aux reflets de vert. Quant à William, il est beaucoup plus grand qu’Étienne. De plus, il est costaud et sa chevelure est châtain. 

Les deux cousins profitent d’une petite pause pour aller se promener sur la grève. Ils remarquent que le fleuve est plus agité que la normale. De grosses vagues font virevolter l’eau dans tous les sens. Ils s’aperçoivent qu’une partie du fleuve s’égare dans un ruisseau et que l’eau se teinte d’une couleur étrange. La couleur de l’eau devient rouge. Les garçons prennent le seau qu’ils avaient apporté pour recueillir l’eau. Même dans le seau, l’eau demeure toujours rouge. Intrigués, ils décident de longer le ruisseau jusqu’à sa source en forêt. 

Là, ils découvrent un cadavre dans le ruisseau qui disparaît aussitôt comme par magie. Mais le mystère est encore plus grand lorsqu’ils voient au même moment la silhouette d’un homme qui s’enfuit en les apercevant. Ils veulent le rattraper. Ils partent à courir en direction de l’homme qui disparaît à son tour entre deux immenses roches. L’homme semble être passé au travers d’un rocher. Étienne tâtonne les roches et tout à coup, elles ouvrent sur un passage secret. 

Les deux garçons avancent avec prudence dans le passage derrière les roches. Ils découvrent un étrange endroit qui ressemble à un temple. Ce lieu est sombre et lugubre. Les deux jeunes ont la chair de poule. À l’intérieur, ils remarquent avec stupéfaction des gens au regard vide et sans émotion. Ces personnes circulent en les ignorant complètement. Mais soudain, un vieil homme barbu aux longs cheveux blancs vêtu d’une toge s’approche d’eux. Il dit les connaître et se présente comme l’arrière, arrière grand-père de William. Étienne est certain qu’il est de leur famille parce qu’il a, tout comme eux, un petit carré blanc sur une de ses palettes. En effet, cette marque sur une incisive est un signe que l’on retrouve chez tous les Blouin de Saint-Jean. 

Le vieux sage demande leur aide pour délivrer tous les gens de ce sanctuaire. Ceux-ci sont condamnés à rester là et ne peuvent reposer en paix. Il leur explique qu’autrefois il y avait un cimetière et que leur famille a profané ce lieu en construisant la sucrerie Blouin à cet endroit. Depuis ce temps, les membres de cette famille et tous leurs amis ne peuvent reposer en paix lorsqu’ils meurent puisqu’un prêtre leur a jeté un mauvais sort. Ils se retrouvent donc enfermés dans ce temple jusqu’à ce qu’un membre de la famille les libère. Mais comment faire ? 

C’est alors que le sage leur parle d’une potion que seule les personnes encore vivantes de la famille peuvent retrouver. En fouillant dans une vieille bibliothèque, au travers des livres empoussiérés, les garçons découvrent deux potions magiques. Ils retournent voir le sage et celui-ci leur explique qu’ils doivent mélanger ces deux potions avec l’eau du ruisseau de Saint-Jean. En fait, l’eau était rouge pour attirer l’attention des gens et les diriger vers le temple. Aussi, il faut absolument une aide venant de l’extérieur car si les gens du temple essaient de sortir pour aller chercher l’eau, ils meurent instantanément et disparaissent à tout jamais. 

Étienne et William vont chercher leur seau pour mélanger les deux potions avec un peu d’eau. Ils doivent revenir porter le liquide rouge d’ici 24 heures pour libérer les gens qui errent dans le temple, sinon ils resteront emprisonnés dans le temple pour toujours. 

Les deux garçons réussissent à faire boire quelques gouttes du mélange à tous ces êtres captifs qu’ils rencontrent dans le temple. C’est la fête ! Toutes les personnes les remercient et disparaissent peu de temps après avoir bu le mystérieux mélange. Le sage explique à William et Étienne qu’ils sont repartis dans un autre monde pour reposer en paix avec ceux qu’ils aiment ; ils sont maintenant libres. Quant au sage, il peut rester deux heures encore avec les garçons avant de disparaître. William l’invite à la sucrerie Blouin pour rencontrer sa famille sinon personne ne les croira. Dès leur sortie, une puissante chute d’eau crée un éboulement et le passage secret se referme. 

En passant près du fleuve pour revenir à la sucrerie, les garçons remarquent qu’il n’y a plus de vagues tumultueuses sur le fleuve. En effet, l’eau est calme et claire. On peut même voir des oiseaux qui s’y reposent. 

À la sucrerie, un repas traditionnel est servi. Sur la table, on aperçoit de la tourtière, des fèves au lard, des pâtés, des œufs et du jambon. Puis, au milieu du souper, le sage disparaît… 

Encore aujourd’hui, l’eau du ruisseau coule toujours rouge dans ce petit boisé de Saint‑Jean mais il n’y a plus de temple, ni de personnes enfermées à cet endroit. Demandez à William Blouin et à son cousin Étienne. Ils vous montreront le ruisseau et vous raconteront cette histoire fantastique des ancêtres de leur famille. 

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LA LÉGENDE DU FEU 

 

Brave Princesse 

Marcellin Lavoie, un homme gentil et aimé de tous, habite une maison à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans.  Il fréquente ses voisins et parle à tout le monde. Il adore bricoler, réparer les objets défectueux.  Ses voisins lui confient des tas de choses en mauvais état : moteurs, robinets, rampes d’escalier, toilettes, grille-pain… 

Depuis des années, il réside avec sa chienne Princesse dans une vieille maison tout en bois. Princesse, un berger allemand, démontre des qualités presqu’humaines : sensibilité, courage, patience, adresse pour rapporter des objets à son maître. 

En mai 2009, un soir de pleine lune, monsieur Lavoie savoure une délicieuse tarte au sucre offerte par une voisine, Cindy Helpin. Après un peu de lecture, il descend au sous-sol mettre une dernière bûche dans le poêle à bois. Les nuits sont encore bien fraîches ! Puis, notre homme gagne sa chambre à coucher. Comme d’habitude, il referme la porte derrière lui. Princesse grogne tout doucement pour lui souhaiter bonne nuit et s’endort devant le battant de la porte. 

Soudain, le berger allemand s’éveille et renifle, l’air inquiet. L’animal jappe, gratte la porte, tente d’alerter son maître. Le père Lavoie lui crie :« Tais-toi donc ! Je veux dormir !  » 

Le gros toutou aboie de toutes ses forces. Enfin, monsieur Lavoie ouvre la porte. Tout surpris, il constate qu’une épaisse fumée envahit la maison. Sous le choc, il referme aussitôt. Il faut appeler les pompiers, il le sait bien mais il n’y a aucun téléphone dans la pièce. Il ordonne : « Princesse va chercher le cellulaire !  » 

Par l’entrebâillement il surveille. Le berger allemand revient avec une pantoufle dans la gueule. L’homme élève le ton : « Le cellulaire, Princesse ! Le cellulaire !  » 

La chienne s’éloigne en rampant. Quelques minutes plus tard, elle réapparaît, l’appareil entre les dents. Son maître lui crie : « Vite Princesse, dans la chambre ! » Il appelle les pompiers mais impossible de sortir à cause de la fumée et des flammes. Il imagine un autre moyen : sortir par la fenêtre ! Elle est coincée. Elle n’a pas été ouverte depuis des années. Pris de panique, il saisit sa lampe de chevet et fracasse la vitre. La fumée pénètre déjà sous la porte. Épuisé, étourdi, suffoquant, l’homme tombe sur le dos et s’évanouit. 

Princesse entend la sirène. Elle saute dehors et s’entaille une patte arrière sur un tesson. Elle saigne à flots.  En boitillant, elle se dirige vers les pompiers. 

Deux sapeurs enfoncent la porte, dirige leur lance vers le feu. Quatre autres dressent une échelle vers la fenêtre. En entrant dans la chambre, ils trouvent monsieur Lavoie étendu à côté de son lit. Ils le soulèvent et l’emmènent hors de la maison. 

Heureuse, Princesse regarde son maître avec tendresse et lui lèche la main. Monsieur Lavoie s’éveille lentement. Il ne peut plus bouger. Les ambulanciers accourent et le transportent vers l’hôpital. 

Les pompiers fouillent la maison de fond en comble au cas où une autre personne y serait prisonnière. Ils aspergent, détrempent, inondent. Un craquement sinistre et le toit croule avec fracas. 

Le combat contre les flammes persiste jusqu’au lever du jour. Des voisins s’assemblent autour de la maison. Ils craignent pour la vie de monsieur Lavoie. 

Princesse a sauvé son maître, mais à quel prix ! Elle rampe de peine et de misère et se couche à l’ombre d’un chêne. Elle s’inquiète pour lui et souffre comme seul un chien peut souffrir. Elle hurle une dernière fois et meurt vidée de son sang. 

En quatre semaines, les voisins reconstruisent la maison de Monsieur Lavoie. À l’hôpital, l’homme guérit peu à peu. Il reçoit la visite de quelques amis. Une belle journée, son amie Cindy Helpin lui apporte un panier de fleurs, une jolie carte et de bons biscuits vanille et chocolat. Avec doigté, elle lui annonce une bonne et une mauvaise nouvelle. La belle surprise : sa maison est presque terminée. La triste nouvelle : Princesse est morte. 

Pendant ce temps, les voisins déposent le corps de Princesse dans une boîte et l’enterrent dans le jardin, près d’un arbre. Sur la tombe, ils installent une pierre en forme d’os sur laquelle on a inscrit : « Brave Princesse ». Les villageois et les pompiers apportent une gerbe de fleurs et lui rendent un dernier hommage. 

De retour à l’île, tout le voisinage accueille monsieur Lavoie à bras ouverts. Il est content de sa nouvelle maison mais surtout heureux d’être vivant. Il organise un pique-nique pour remercier tous ses amis. 

Maintenant, chaque soir, avant de fermer les yeux, Monsieur Lavoie dit une prière pour Princesse. 

Quant aux pompiers de l’endroit, ils entendent le jappement d’un chien chaque fois qu’ils approchent d’une maison en feu avec des gens à l’intérieur. 

Les soirs de pleine lune, tous les chiens de Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans jappent et hurlent en souvenir de la chienne héroïque. Princesse veille à tout jamais sur les habitants de cette municipalité.

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